Par : webmaster
Publié : 9 juillet 2016

Charles Piaget

- L’intervention de Charles Piaget :
22 mai 2016 – GLIERES

I - Au printemps 1973 à Besançon, LIP, une fabrique de montres de plus de 1000 salariés est en grand danger.Une multinationale suisse, contrôle cette usine. Elle décide de démanteler ses activités et licencier des centaines de salariés.
Les ouvriers et ouvrières réagissent et entament une lutte qui durera une année.
Privés de salaire, ils occupent leur entreprise, relancent la fabrication, vendent les montres qu’ils ont produites et se payent eux-mêmes durant sept mois.
Ce n’est pas légal mais c’est jugé légitime par les salariés et la population.
Leur slogan : on fabrique, on vend, on se paye. Grande nouveauté pour l’époque.
L’usine occupée est ouverte à toutes et à tous.
Tous les sympathisants, ou non, venant à LIP pouvaient assister aux assemblées générales, aux travaux des nombreuses commissions, en somme à toute l’organisation de la lutte.
Nouveau slogan : LIP maison de verre.
Cette lutte a eu un tel retentissement que des délégations de très nombreux pays, de plusieurs continents, viendront à LIP débattre avec les salariés. 80 à 100 LIP étaient constamment sur les routes pour expliquer, populariser leur lutte. Ils tenaient des meetings dans tout l’hexagone et bien au-delà.
Ce conflit étonne par la très grande participation des salariés syndiqués, ou non, par leur imagination, par la démocratie intense et inventive de son fonctionnement.
Il y a eu 200 assemblées générales, des groupes de réflexion naissent spontanément en dehors des deux sections syndicales CGT-CFDT.
Une immense solidarité se créera autour de LIP en France et au-delà. Ce conflit fera la une de l’actualité pendant plusieurs mois. Le 29 septembre 1973 une marche sur Besançon en soutien aux LIP rassemblera environ 100 000 personnes.
Après 4 mois d’occupation ouvrière de l’usine, le gouvernement la fait évacuer par les gardes mobiles. Ceux-ci l’occuperont pendant 6 mois, pour empêcher les salariés d’y travailler et venir à bout de leur détermination.
Mais les salariés avaient anticipé ce coup de force. Ils avaient caché hors de l’usine un stock considérable de montres terminées, des composants de montres, des établis et même des machines.
La production de montres continuera à Besançon dans des ateliers clandestins.
Les LIP affirment : Une entreprise, ce n’est pas des murs. C’est d’abord des travailleurs.
L’usine est là où sont les travailleurs. Les LIP reconstituent leur usine dans Besançon. Les commissions, dans les locaux municipaux. Les assemblées générales dans un cinéma de quartier. Le restaurant d’entreprise s’installe dans un des forts entourant la ville.
En un temps record tout fonctionne. La lutte continue
Après bien des péripéties, la lutte sera victorieuse. Tous les salariés en lutte seront réembauchés dans une nouvelle société.

II - L’entreprise connait alors 2 années de fonctionnement. Puis c’est la crise de 1975 et l’arrivée des "libéraux". Le libéralisme économique, banni, après la grande crise de 1929, est de retour. Ce système à base de grandes inégalités, à base de chômage et de précarité se mondialisera à partir des années 1980.
Les pouvoirs publics, le patronat savent que des centaines d’entreprises vont fermer et le chômage monter en flèche. La lutte des LIP, leur victoire va être un encouragement, un espoir, qu’il faut briser.
LIP ne doit pas réussir. Sur ordre du pouvoir, les patrons de la nouvelle société LIP se retirent et déposent le bilan.
Tous les LIP sont un niveau à nouveau licenciés. Un nouveau combat s’engage, lutter avec les salariés en France contre les effets de la crise et lutter pour une solution à LIP. Ce combat durera 4 années. 4 années difficiles pour construire ensemble dans cette usine occupée 7 coopératives et obtenir leur légalisation. Au terme des indemnités de chômage, les LIP reprendront
On fabrique - on vend- on se paye. A noter : 2 coopératives issues de LIP fonctionnent encore aujourd’hui. 38 années après.

III – Cette longue lutte des LIP
Plusieurs années d’une lutte très participative et imaginative n’avait rien eu de spontané.
Elle était le résultat d’un long travail militant très particulier. Elle prouvait que des salariés ordinaires étaient capables de mener une lutte extraordinaire.
Quel a été ce travail militant particulier ?
En 1953, je suis élu délégué du personnel avec un petit groupe de jeunes.
Nous avions vite compris que même avec l’appui des lois sociales, nous pesions bien peu, face au patron. Celui-ci dispose du fric et du soutien de tout l’appareil étatique au service du capital.
Seul, l’ensemble des salariés, conscients, unis, dans un grand collectif peut se faire entendre.
Cette construction d’un réseau de salariés engagés, couvrant tous les secteurs de l’entreprise et d’un travail syndical très proche de la base a demandé du temps et un fort investissement.
En quoi étions-nous des militants et des militantes différents ?
Nous étions convaincus que la qualité principale du militantisme ne réside pas dans l’art de la négociation, ni dans la bonne connaissance des dossiers.
L’essentiel est ailleurs. Nous l’avions résumé dans une formule : « les 90/10 ». Il s’agit de passer 90 % de son temps, de son énergie à construire une force autonome des salariés, syndiqués ou non. Une force qui pense, débat, agit et s’autogère.
Un collectif dont tous les membres sont égaux. L’ordre hiérarchique y disparaît, ouvriers de base, professionnels, techniciens se respectent, débattent, sur un strict pied d’égalité.
Et 10 % pour le reste, l’étude des dossiers, les rapports avec la direction de l’entreprise et avec notre organisation syndicale.
Chaque lutte concrétisait un peu plus ce collectif. Chaque lutte permettait l’émancipation de chacune et chacun. C’est aussi important que la revendication.
C’est ce qui se passera au cours des luttes comme en 1968 - 1969 - 1970.
Par exemple en 1970, le patron, Fred LIP, ayant découvert en 1968 une force syndicale, qu’il avait mal évaluée auparavant, décide une restructuration bidon. Celle-ci faisait disparaître 2 ateliers de la division mécanique, là où se trouvaient les plus dynamiques des délégués.

Une lutte de plusieurs mois a lieu et sans grève. Nous avions appliqué une idée originale : tous les secteurs de l’usine affichaient leur solidarité avec les 2 ateliers visés et dénonçaient le mauvais coup. Une désobéissance généralisée s’installera alors dans toute l’usine. Les salariés ne fournissant plus aucune information concernant le travail.

Devant une telle paralysie : La multinationale démet de ses fonctions le patron historique, Fred LIP. Installe un homme à elle comme PDG et abandonne la restructuration. En fait elle prépare soigneusement et sournoisement un grand coup pour 1973.
Vivre le collectif est, un apprentissage continuel, une leçon de modestie et un enrichissement permanent.
Toute cette prise de conscience se traduisait aussi dans la syndicalisation.
LIP : 5 % de syndiqués en 1955, 50 % après 1968 et 70 % après 1973.

IV – En 1973 les LIP étaient déjà bien rodés
LIP 1973, des salariés ordinaires, en grand nombre montraient qu’il est possible de passer de l’individualisme au collectif, du fatalisme et de la passivité à l’action.
Pendant des mois, des salariés ordinaires ont expérimenté la solidarité, la démocratie, le vivre ensemble, les échanges avec la population, avec les ouvriers et ouvrières d’autres entreprises, avec les paysans du Larzac en lutte, avec le monde du spectacle et de nombreux intellectuels.
Une population venait vivre un jour, une semaine, ou plus avec les LIP

Aujourd’hui que peut encore signifier une telle lutte ?
Nous voulons changer la société actuelle.
Mais par quel chemin pouvons-nous y parvenir ? La lutte des LIP apporte quelques éléments de réponse.
Changer cette société !
Une société qui parle haut et fort des droits de l’homme, alors qu’elle les bafoue partout.Une société qui dans sa course au profit, ne respecte aucun être vivant sur cette planète et qui détruit jour après son habitat. Une économie faite de concurrence, de compétition, de gaspillages et de mensonges.
Alors, que seules, la coopération et la sobriété peuvent nous sauver. Une économie qui a banni l’idée même d’intérêt général. Alors que le travail humain est l’unique source de richesses.
Cette société créée un monde de chômage massif et refuse le partage du travail et des richesses produites.

Changer la société actuelle c’est essentiellement : sauvegarder notre habitat et établir un vrai vivre ensemble

Comment pourrait-il exister un vrai vivre ensemble sans égalité de droit et sans limitation des inégalités de revenus ? Egalité de droit, dans le principal domaine de la société :La production des biens et services dont nous avons besoin.
Le Conseil National de la Résistance déclarait en 1944 : "Instaurer une véritable démocratie économique et sociale implique l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie".
C’est toujours vrai, il ne s’agit pas de rassurer les marchés mais d’en prendre le contrôle. La démocratie et son expression politique doit dominer l’économie.
Il faudra non seulement évincer les féodalités économiques et financières mais, abolir le contrat de subordination qu’est le salariat. Ce contrat est une mutilation de l’être humain. Celui-ci à vocation d’être producteur à part entière, maitrisant le fruit de son travail.
Un vrai vivre ensemble exige l’égalité de droit dans toute la société. Comment être citoyen à part entière, en contrat de subordonné.
Le salariat n’est que la survivance, si ancienne, de l’exploitation de l’être humain. Après l’esclavage, après le servage, nous devons abolir le contrat de subordination.
Etre toutes et tous, coopérateurs, partenaires, égaux en droit sur l’entreprise et donc sur toute l’économie.
Le salariat n’est pas la fin de l’histoire

Comment changer cette société ?
Ce n’est pas une tâche facile. Les dégâts occasionnés par la cupidité sans limite des dirigeants de cette économie sont lourds.
Une classe dirigeante corrompue, une démocratie en lambeaux. Un chômage massif permanent, une précarité et pauvreté grandissantes.
Les idées d’extrême droite y progressent dangereusement.
Une société, qui pour guérir ses crises, fait appel à ceux qui les ont provoquées. Une chose est sûre, cette société est totalement incapable de créer du vivre ensemble
Pas facile de la changer, mais c’est indispensable car elle nous mène à des désastres sans fin.
Il nous faut impérativement rétablir la primauté de l’intérêt général sur les intérêts privés. Rétablir les valeurs d’égalité, de solidarité, les protections sociales, le partage du travail et des richesses.
Comment ?
Cela ne se fera pas en cherchant désespérément l’homme providentiel. Après Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande, comment croire que le prochain s’attaquera seul, aux féodalités.
De plus, il est difficile de compter sur une alliance durable des diverses formation du peuple de gauche. Il y a trop d’enjeux de personnes et de certitude de détenir seul la vérité.

Mais cela peut venir d’une lame de fond venant de ce peuple de gauche. Une irruption massive d’indignés, de Nuit Debout, décidés à prendre leur destin en main. Cet élan peut être rassembleur et dépasser les clivages actuels.
Attention : un tel mouvement peut fait plier un gouvernement sur une disposition scandaleuse. Mais pour aller plus loin, il faut transformer l’élan pour changer en profondeur cette société.
Par exemple : bâtir ensemble une charte du mouvement et fixer des objectifs rassembleurs et décisifs.
Enfin et surtout construire des collectifs locaux sur ces bases.
Le vrai changement ne pourra venir que de milliers de collectifs s’attaquant aux multiples nuisances de cette économie.
Lutter, informer, proposer, débattre et même construire immédiatement des morceaux du monde que nous voulons.

Le fonctionnement de ces collectifs doit impérativement préfigurer le vivre ensemble que nous voulons
Des militantes et militants qui ne cherchent pas à promouvoir avant tout, leur boutique syndicale, associative ou politique, mais cherchent ensemble à construire un vivre ensemble, sur des valeurs d’égalité de respect mutuel, de solidarité et de sobriété.
Se rappeler que l’existence de leaders est le signe d’un déficit de démocratie et préjudiciable au fonctionnement du groupe.

Tous ces collectifs en liaison étroite avec la population locale,
devront se coordonner et c’est sur cette base
que pourra se construite le monde vivable de demain

Personnellement, après 30 années de luttes syndicales, en retraite, j’ai rejoins le combat des chômeurs et précaires. J’ai adhéré à AC (Agir ensemble contre le Chômage). Voici déjà des 22 années passées dans cet autre combat.

Pour finir, je souhaite que se perpétue ces instants passés chaque année aux Glières pour que la flamme des résistants continue de nous inspirer.
Nous en avons bien besoin